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Itinéraire de la traversée
Coucher de soleil sur le pic d'Orhy
Au sommet de la Punta Alta
Jean-Marie étudie la carte au sommet du pic de Broate

L'année 2002 est parmi toutes les autres ce que je considèrerais comme une année phare. Toute l'aventure que vous connaissez aujourd'hui sous le nom des Chemins du Rêve a démarré de ce périple pas comme les autres. A ce moment là je suis encore loin de penser à l'édition, aux conférences ou même à la presse. Tout ce que je souhaite c'est m'offrir l'un de ces fabuleux voyages à pied au long cours dont je rêve depuis que je suis môme. Nous sommes au mois de juin, je suis à l'aube de cette nouvelle vie que je mène désormais depuis cinq années. Et Jean-Marie a lui aussi été embarqué dans cette belle histoire à cette époque là. Je vous propose donc un petit pèlerinage dans les balbutiements de nos existences d'aventuriers.

En 2002, Patrick Bérhault, que je vénère déjà, est toujours en vie. Son exploit à travers l'arc alpin m'a marqué. Je brûle d'envie de construire cette traversée de Pyrénées selon cette philosophie de puriste passionné. Avec Jean-Marie, que j'ai rencontré sur internet et qui cherchait à ce moment là un compagnon de marche, nous dessinons un itinéraire totalement déjanté empruntant à la fois à la HRP, au GR10 et à notre propre imagination. L'idée nous prend de traverser la chaîne d'ouest en est, de Hendaye à Banyuls, en passant par les sommets les plus prestigieux. A la dernière minute, grâce à mon ami Loïc Berder, nous parvenons à ébaucher un petit site internet qui nous permettra de donner de nos nouvelles en cours de route. Sans le savoir nous dessinons les contours de notre future traversée des Alpes. L'aventure pouvait démarrer.

Le départ est donné le samedi 15 juin 2002 de la plage d'Hendaye. Pour cette première partie, Mathieu, un autre randonneur rencontré sur le net, a choisi de nous accompagner. Pendant un peu plus de dix jours, nous traverserons successi- vement le Pays Basque puis le Béarn. Une entrée en matière marquée par des températures caniculaires qui nous mèneront la vie dure jusqu'aux portes du parc national des Pyrénées.

Les corps ne sont pas encore véritablement accoutumés à cet effort particulier que nous avons choisi de leur faire subir. Pour Jean-Marie et moi, c'est une grande première. Nous n'avons jamais marché plus de quinze jours consécutifs : aussi ce challenge portant sur deux mois de marche est-il exaltant. Il va me falloir près d'une semaine pour faire dispa- raître toutes les douleurs qui me traversent le corps, notamment au niveau des pieds. La montagne, au-delà de la Rhune, commence à s'élever lentement, dépassant peu à peu les 2.000 mètres d'altitude une fois passé le pic d'Orhy. Il fait alors très chaud sur les Pyrénées et la quête de l'eau devient vite obsessionnelle. Sur notre chemin, nous rencontrons Juergen, un allemand d'une quarantaine d'années traversant lui aussi les Pyrénées. A ce moment-là nous ignorons que nous avons avec nous celui qui nous surnommera amicalement les "kangourous" au cours de la traversée des Alpes.

Le relief austère et abrupt du Béarn fait peu à peu son apparition. Le gigantesque lapiaz s'étalant entre le Pic d'Anie et la station de la Pierre-Saint-Martin nous surprend. Nous amenons avec nous Hugo, un Québecquois, et Marteen, un jeune Néerlandais. Nous découvrons alors tout le bonheur de ces rencontres et de ces amitiés spontanées qui se forment au cours de ce genre de voyage. Envers et contre tout, nous bouclons des étapes de forcenés - une future marque de fabrique ! - et rallions à la nuit tombante le pied de la face est du Pic du Midi d'Ossau. A ce stade, nous savons que nous entrons dans la phase plus sérieuse de ce périple.

Dav, JM et Mathieu au départ de Hendaye le 15 juin 2002
La Rhune (900m), premier sommet de la traversée
Il pleut souvent sur le Pays Basque
Mer de nuages au-dessus des Aiguilles d'Ansabère
Le superbe panorama du lac d'Ayous sur le Pic du Midi d'Ossau
Au-dessus de la mer de nuages, l'Ossau et le Lurien apparaissent comme deux îles au milieu d'un océan
Au sommet du Grand Barbat (2.814m)
La vue saisissante des Oulettes de Gaube et du Vignemale (3.298m)
le cirque de Gavarnie vu du refuge des Sarradets

A cette époque, nous nous connaissons encore à peine avec Jean-Marie. Aussi les comportements réciproques de l'un et de l'autre en pleine montagne avaient-ils de quoi surprendre l'autre. Je découvre le côté follement aventureux de mon ami et lui mes capacités de tête de mûle. Entre deux soupes à la grimace, nous accueillons avec nous Loïc, Pascale et David qui nous rejoignent pour le tronçon le plus fameux et le plus grandiose du périple : la traversée du parc national des Pyrénées et l'ascension du Vignemale.

Tout commence par Arremoulit, où nous récupérons le premier dépôt de nourriture effec- tué préalablement à ce voyage. Nous y faisons la connaissance de Pierre-Jean Pradallier, une figure emblématique du secteur et de la chaîne, et initions une série d'ascensions par des voies peu recommandables. La folie de notre jeunesse nous fait passer par des en- droits totalement farfelus, du Palas au Moun Né, en passant par le Balaïtous. L'arrivée de nos nouveaux compagnons de marche à Cauterets calme provisoirement ces épisodes un peu fous. Du Pont d'Espagne au cirque de Troumouse, les visages les plus célèbres des Pyrénées se dévoilent à nos yeux. Nous foulons du pied le glacier d'Ossoue, un survivant, jusqu'au sommet de la Pique Longue. Puis vient Gavarnie, grandiose site classé à l'UNESCO. Nous nous y faisons cependant expulser un soir d'orage par des propriétaires de grange agressifs. Un très mauvais souvenir. La météo se dégrage sensiblement à compter de ce jour-là, nous obligeant à redessiner un nouvel itinéraire jusqu'au Néouvielle qui excluera les ascensions espérées du Mont Perdu et de la Munia. Dommage.

Le milieu de la traversée est marquée par des ennuis de toutes sortes : coup de froid suivi de jours de pluie ininterrompus, mauvais virus que je contracte dans le Néouvielle accompagné de douleurs aux genous de plus en plus virulentes. Le souvenir de ces différents épisodes m'est pénible. A la patience, nous rallierons le Luchonnais où se jouera la phase suivante de ce voyage.

Le Néouvielle est une destination surprenante pour qui traverse les Pyrénées. Excentré au nord de la frontière, il occasionne un détour que d'aucun jugeront inutile. Nous ne pouvions cependant pas prétendre effectuer cette marche sans y faire une incursion. Et ce d'autant qu'il recèle quelques uns des plus beaux sommets du massif : Campbieil, Néouvielle et Pic Long. Et puis il y a aussi Christophe, le gardien du refuge d'Orédon, un ange parmi les anges. Attraper la crève sur ce tronçon me fut donc pénible. Mon ami Philippe, venu nous rendre une petite visite, me trouve dans un piteux état. Descendus à Saint-Lary dans un brouillard à couper au couteau, nous filons m'emmener voir un médecin. La météo semble annoncer une persistance du mauvais temps. Il va falloir improviser un plan de secours.

L'Espagne semble être l'issue idéale. La configuration de la chaîne pyrénéenne a cette particularité que le mauvais temps s'arrête souvent net à la frontière. Quand il fait mauvais d'un côté, il fait souvent beau de l'autre. De toute façon, nous n'avons rien à perdre. Aussi filons-nous à toute vitesse vers le port d'Ourdissetou où le miracle s'accomplit. Nous retrouvons le soleil qui nous accompagnera pour l'ascension du Pic des Posets, ajouté du coup à notre liste. Mes genoux commencent à faiblir dans les descen- tes, m'occasionnant des piques douloureuses. Une véritable torture dans les raides pierriers dégringolant plus tard sous les flancs du Pic Schrader. Nous sommes à la mi-juillet et Jean-Marie doit s'absenter quatre jours pour participer à un événement familial. Me voici donc seul, livré à moi-même sur les sommets tout proche du Luchonnais.

Le lac d'Orédon, dans la réserve naturelle du Néouvielle

Le Pic des Posets, second plus haut sommet des Pyrénées (3.375m)
Sommet du Campbieil (3.375m)
Au-dessus de Saint-Lary
Du sommet du Pic Schrader, un panorama sur les sommets du Luchonnais
Bivouac en solitaire près du lac du Milieu
le Pic Royo et le Perdiguère, deux magnifiques ascensions réalisées seul

De Pont-du-Prat au Trou du Toro, je suis seul à agencer mon itinéraire comme bon me semble. Etrange sensation de se retrouver ainsi après avoir partagé plus d'un mois de marche avec Jean-Marie. Je décide toutefois de ne pas me laisser aller et programme quelques belles ascensions, encouragé par une météo à nouveau clémente.

Les bivouacs dans la plénitude de l'altitude constituent des moments privilégiés dans la vie du randonneur itinérant. Je vais m'en offrir quelques uns parmi les plus beaux de ma jeune expérience, notamment sur les rives du lac du Milieu où me surprend un orage mé- morable. Malgré l'absence de Jean-Marie, je me mets au défi de réussir quelques ascen- sions prometteuses. Durant quatre jours, je vais ainsi écumer les sommets du Luchonnais, réussissant à atteindre le Guerreys, le Lustou, les Gourgs Blancs, Clarabide, le Royo et le Perdiguère. Une belle brochette de grands classiques des Pyrénées ! Au passage je vais également rencontrer Olivier, un étudiant en sociologie travaillant habituellement à son mémoire au Laos et un de mes futurs lecteurs. Ce que j'ignore évidemment encore !

Nous avons reformé notre équipe pour cette seconde et dernière partie de la tra- versée. Au-delà de l'Aneto, objectif incontournable, les Pyrénées ne feront plus que décliner lentement jusqu'à la mer. D'ici là, il reste encore de beaux massifs à explorer, totalement négligés par le GR10 français et qui s'enfoncent au coeur du parc national des Encantats, en Espagne. Nous y complèterons notre collection de sommets avant d'être rattrapés par le froid, puis les orages, aux abords de l'Ariège. Là se trouvent les derniers sommets de plus de 3.000 mètres. Au-delà ce sera l'Andorre où se profilera la fin du voyage.

Je retrouve Jean-Marie au Plan del Aigualluts. Nous nous sommes donnés rendez-vous à la petite cabane insalubre installée près des sources de la Garonne. Mon camarade a préparé un itinéraire d'assaut à l'Aneto évidemment différent de la voie normale. S'élever vers le sommet du seigneur des Pyrénées n'en sera que plus palpitant. Au-delà de ce dernier nous attendent d'immenses étendues granitiques où la pierre épouse l'eau et où nous ne croiserons quasiment personne. Tout le côté sauvage des Pyrénées éclate à travers cette vision. Loin des affluences bruyantes des vallées alpines, les paysages py- rénéens savent préserver une certaine rudesse. Un trait de caractère renforcé par l'absence quasi systématique de sentier et par un balisage un peu flou autorisant des hors sentiers insolites.

Du Besiberri au Port de la Bonaigue, en passant par les Colomers - le fameux pays des mille lacs - nous naviguons tantôt à la boussole, tantôt à l'instinct, vers la frontière française et l'Ariège. Passé le Mont-Rouch-d'Espagne, nous nous attaquons à la Pica d'Estats. Nous savons qu'il s'agit du dernier 3.000 de ce voyage. Ca sent donc déjà un peu la mer lorsque nous basculons vers l'étang de Soulcem. Un froid tenace nous rappelle cependant que les embruns sont encore loin et l'hospitalité des gardiens du refuge de l'Etang Fourcat ne sera pas de trop pour nous permettre d'échapper à une violente tempête. Merci les gars !
L'Aneto, point culminant des Pyrénées avec ses 3.404m
L'un des multiples laquets de la zone des étangs de Rius
Sommet de la Punta Alta
Dans les no-man's-land jouxtant les Pyrénées Ariégeoises

Le sommet du Pic Carlit, dans les Pyrénées Orientales
la zone paradisiaque des étangs des Bouillouses
Le Canigou, le dernier sommet atteint de cette traversée
C'est enfin la mer qu'on aperçoit au loin !
Les pieds nickelés à Banyuls-sur-Mer

La fin imminente d'une aventure a la fâcheuse tendance à faire se relacher notre attention. C'est un fait que je découvre aujourd'hui avec l'expérience et le recul. A l'époque, cette sorte de baisse de régime tant physique que morale, je l'avais mise sur le compte de la fatigue. Il n'en est en fait rien. Pour ce dernier tronçon jusqu'à la mer, nous traverserons l'Andorre, puis les Pyrénées Orientales jusqu'à gagner le parc des Albères au-delà duquel se découvre la mer. Un final en apothéose pour Jean-Marie comme pour moi.

L'Andorre est une transition. Une sorte d'itinéraire de liaison comme on dit dans le jargon. Je n'en garde pas un souvenir impérissable. Et surtout pas de cette abomination appelée Pas-de-la-Case, erreur urbaine et commerciale déliquescente qui n'a pas sa place dans ces vastes espaces montagneux. Nous nous hâtons de la passer pour retrouver la séréni- té des sommets. Le Carlit vient d'ailleurs nous rappeler que, si l'altitude faiblit, la difficulté physique demeure. Juste derrière, le secteur paradisiaque des Bouillouses nous accueille. Un havre de paix avant de mettre le cap vers le soixantième et dernier sommet de notre périple : le Canigou. Y prendre pied et se saisir de la croix sommitale constituera l'un de ces moments intenses annonçant la réussite prochaine de notre voyage.

Une fois passé le Canigou, les Pyrénées s'affaissent brutalement. La roche disparaît sous le couvert de grandes crêtes boisées. Les vieilles bâtisses en pierre cèdent leur place à des constructions plus modernes aux toits de tuiles rouge typiquement méditerranéen. Les dernières étapes sont très quelconques mais peu importe : l'euphorie est bel et bien là. Franck Merloz est là lui aussi, venu passer les trois derniers jours en notre compagnie. Alors, lorsque survient la mer, nous nous laissons noyer par une grande vague de joie. Nous avons réussi notre pari et avons bouclé cette traversée dans les temps que nous nous étions impartis. Et, tandis que nous regardons le soleil se coucher sur la montagne dans notre dos, nous devinons que cette traversée n'est que le début d'une grande aventure plus globale à venir. D.G.


PYRENEES, L'éclat sauvage d'une traversée
de David Genestal. 420 pages. 20 euros (portfolio de 300 photos sur CD-Rom en option, 5 euros)
Découvrez la première aventure de David et Jean-Marie à travers les Pyrénées. Réalisée en 2002, ce parcours incroyable posait déjà les jalons de leur future traversée des Alpes.
60 jours de bonheur et de liberté entre Hendaye et Banyuls, et autant de sommets franchis au fil d’un itinéraire tantôt classique, tantôt insolite, cheminant à travers les sites les plus prestigieux de la chaîne : Pic du Midi d’Ossau, Palas, Grand Barbat, Vignemale, Tallion, Campbieil, Posets, Aneto, Gourgs Blancs, Perdiguère, Besiberri, Punta Alta, Carlit, Canigou... Une formidable aventure humaine et sportive, avec ses joies et ses peines, ses panoramas grandioses et ses rencontres inoubliables, qui emmène le lecteur des rivages de l’Atlantique à ceux de la Méditerranée pour 900 kilomètres de marche entre la France et l’Espagne. Une itinérance au cœur d’une montagne authentique et sauvage, émaillée de réflexions sur le voyage, qui se vit et se lit comme un ébouriffant roman d’aventures.




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