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Le Cirque de Barrosa vu de l'Hospice de Parzan
La Munia, le Serre Mourène et le Pic de Troumouse
Le Port de Barroude
Isards en sentinelles

Les 4 et 5 août 2007, je pars en compagnie d'Olivier à la découverte du Cirque de Barrosa, lieu à la géologie étrange, dans l'optique d'en réaliser le tour complet par les arêtes. Un petit programme sur deux jours incluant les ascensions du Pic de Troumouse, du Serre Mourène et du Pic de la Munia, tous à plus de trois mille mè- tres. Une bonne occasion de monter là où le mauvais temps nous en avait empê- ché à l'époque de la traversée des Pyrénées. Pour ce week-end, nous sommes ac- compagnés par Laurent, un randonneur toulousain rencontré sur le forum de Couch Surfing. Une première pour lui sur ce type de terrain mais, de son propre aveu, probablement aussi une dernière. Retour sur cette sortie mouvementée.

A priori rien d'extraordinaire sur le papier. Des renseignements vagues sur l'arête est du pic de Troumouse au départ du Port de Barroude qui ne semblent pas augurer de quelque- chose de particulièrement engagé. Mais bon, le terrain peut-être piégeux, je me méfie et, à l'époque, j'avise notre nouveau venu de la possibilité de passages aériens ou de tron- çons où mettre les mains sera nécessaire. Je n'en connais de toute manière à ce moment là ni la nature exacte, ni la longueur éventuelle. Après tout ce sont les Pyrénées, avec tout ce que ça comporte d'itinéraires un peu sauvages à l'écart des sentiers battus. Du II et du III au grand maximum. Dans le doute, et ne préférant pas prendre de risque, je me décide à mettre dans le sac la corde, les baudriers, les sangles et les mousquetons. Ca fait un poids conséquent et supplémentaire dans le sac mais on sera peut-être bien con- tent de les trouver le moment venu. Ceci étant fait, nous prenons la direction de l'Espa- gne, via le tunnel de Bielsa, que nous atteignons le samedi en milieu de matinée.

La météo est annoncée exceptionnelle pour ces deux jours et elle semble effectivement l'être. Il va falloir se préparer à marcher sous la chaleur dans le fond de ce cirque où les arbres se font aussi rares que l'eau sur le bord du sentier. Pour annoncer la couleur, je commence par perdre Olivier alors que celui-ci est à la recherche d'un chemin pour le Pic de Barroude. Mince mais on avait dit qu'on prospectait et qu'on faisait le point ? Bah Oli- vier est parti prospecter  trop haut, dans  des versants où je n'ai  guère envie d'aller rap-
port au poids de mon sac, que je crois ne pas avoir eu aussi lourd depuis la traversée des Alpes. Qu'est-ce que j'ai donc bien pu mettre dedans qui pèse aussi lourd ? Le ma- tériel d'escalade pardi, mais aussi la bouffe et la flotte. J'ai plus l'habitude et ça se sent. Je suis très vite scotché au sentier s'élevant vers le Port de Barroude et contraint à des pauses fréquentes pour soulager mes épaules. Laurent a filé devant, coupant les lacets d'un chemin sinueux qui l'agace. Olivier est quelque part au-dessus de nous, cherchant sa route par des crêtes arrondies jusqu'au Port de Barroude. Et moi je sue derrière, mau- dissant cette corde que j'ai envie d'abandonner dans le fossé tellement elle me fait souf- frir. Il faut aussi dire qu'elle fait cinquante mètres... Je n'avais pas mieux... Quand j'arri- ve enfin au col j'ai faim, j'ai soif et je suis crevé. Levant les yeux vers le sommet du Pic de Troumouse je me demande en plus bien par où est-ce que le chemin passe.

Eh bien en réalité il ne passe pas ! La trace qui gagne le sommet, à 3085 mètres, n'est en effet pas évidente à suivre dans sa première partie. Passé un premier pas un peu dif- ficile mais pas exposé, il faut ensuite traverser une pente creusée d'éboulis jusqu'au départ de l'arête, bien visible. Déjà ici Laurent a commencé à marronner, n'appréciant pas spécialement ce type de terrain varié et aussi avarié. De mon côté, ça va mieux après que j'aie refilé une partie du matos à Olivier, très en forme pour sa part. Je reste donc avec Laurent qui a de plus en plus peur. "Mais on peut glisser n'importe quand, c'est trop dangereux ce que vous faites", me sort-il régulièrement. Glisser ? Euh... bah oui, probablement autant qu'en descendant son allée de garage. Mais bon là, en dépit du contexte médiocre de la roche, il n'y a rien qui justifie autant d'affolement. Pourtant Laurent va vraiment s'emporter contre nous, me disant que je ne lui avais pas dit que ce serait comme ça, que lui ce n'était pas un grimpeur, que c'était casse-gueule, etc. Et je vais entendre ça toute la montée...
Paysage du Port de Barroude
Lacs de Barroude
Le Serre Mourène et, derrière, La Munia
Panorama du sommet du Pic de Troumouse, côté Mont-Perdu, Vignemale et Néouvielle 
L'arrivée au sommet
Au loin, le Néouvielle - Pic Campbieil, Pic Badet, Pic Long
Coucher de soleil sur le Vignemale
Juste avant la nuit
Alors quand, au détour d'une vire, la pente se relève pour laisser apparaître une corde fixe dans une cheminée sombre, notre compagnon explose. De colère, de panique, de tout. Pour lui on prend beaucoup trop de risques et on est des inconscients. Je décide donc de l'encorder pour franchir ce passage, croisant les doigts pour que derrière ce soit plus simple. Mais derrière c'est exactement la même chose. Pour Olivier et moi, c'est un univers familier mais, pour Laurent, c'est la conviction profonde de risquer de mourir à chaque instant. Au pire s'attendait-il à devoir affronter ce type de passage sur vingt ou trente mètres. Mais là, sur cinq cent, ça le dépasse. Alors je le guide du mieux que je peux en essayant de rester sourd à ses commentaires parfois salés. Je veux bien recon- naître que le rocher n'est pas de première qualité mais bon... de là à ce qu'il arrive quel- que chose... On arrive malgré tout là-haut assez tard. Olivier est déjà en train de prépa- rer un petit abri contre le vent. Je profite enfin de la vue dégagée sur le Mont-Perdu et le Vignemale. Plus loin on aperçoit la Fache, le Balaïtous et même l'Ossau. Sur notre droite, les lignes du Néouvielle sont parfaitement distinctes ainsi que le sommet du Pic du Midi de Bigorre. Côté sud, Cotiella et Pineta se dévoilent. Superbe, sur fond de cou- cher de soleil.

Mais, pour Laurent, nouvelle déconvenue : le paysage l'indiffère. Ce qui l'inquiète, c'est le mur du Serre Mourène qu'on est censé passer demain. Lui décide de ne pas aller plus loin et d'arrêter les frais ici. Ce qui n'est pas sans poser un problème car, à moins de faire demi-tour, il n'y a pas d'autre échappatoire. Je suis stupéfait de le sentir aussi ter- rorisé. Pourtant, en vingt ans, j'ai vu pas mal de choses en montagne. J'ai vu des gens pleurer, paniquer, pousser des gueulantes... J'ai moi-même été amené à guider des co- pains dans des situations difficiles et tout c'est toujours très bien passé. Je ne compre- nais pas son attitude en dépit des efforts que je faisais pour le rassurer. Et, malgré mes efforts, force est de constater que, demain matin, il faudra redescendre tout ce qu'on vient difficilement de monter. Une entreprise bien plus périlleuse que de simplement con- tinuer. Mais le refus de Laurent est catégorique. Il est même prêt à appeler les secours pour qu'ils viennent le chercher, une idée totalement farfelue que je m'emploie à lui faire passer. Tout ça ne va pas être simple. Même de dormir au sommet, à plus de trois mille mètres l'angoisse. "En plus c'est plein de poussière", me dit-il en ralant encore.  Je finis par ne plus savoir quoi dire. Comme sortie montagne, j'ai quand même connu bien mieux...
Quand tombe la nuit, je me prépare donc à aller me trouver un petit coin à l'écart, com- me l'a fait Olivier, quand Laurent me rappelle : "tu vas pas me laisser tout seul?"... Euh, bah si ! Eh bien non, très mal à l'aise visiblement, Laurent préfère que je sois dans le secteur. Si j'avais su qu'il flipperait autant, c'est clair que je lui aurais dit de rester chez lui. Mais comment pouvais-je le savoir ? Bref, je me cale dans la place qui reste sous l'armature métallique qui orne le sommet. La voûte céleste est absolument superbe, se couvrant de plus en plus d'étoiles au fur et à mesure que la nuit progresse. Les satellites vont et viennent tandis que des nuées d'étoiles filantes nous régalent de leur spectacle. On discute un moment avec Laurent puis j'essaie de trouver le sommeil. Je suis assez fa- tigué par cette journée et j'ai peu mangé. Le vent s'est à nouveau levé mais notre petit mur de pierres nous protège assez bien. Dans mon dos j'entends mon voisin soupirer, re- muer et se lamenter. "Mais putain qu'est-ce que je fais là?", murmure-t-il. Et moi donc, me dis-je alors !

A un moment donné il me réveille alors que je suis à deux doigts d'enfin m'endormir. Il ne fait que penser à demain et à la descente. Il veut que je lui explique comment je vais faire pour l'assurer. Très patient, je le réconforte de mon mieux, lui détaillant ce que j'ai en tête. La seule donnée qui me manque c'est : est-ce que je trouverai les rochers que je veux pour poser mes relais ? Dans ces pentes de schistes délités, rien n'était gagné et je n'avais que quelques sangles pour improviser quelque chose. Bon on verrait demain. Plus tard il me tire à nouveau du sommeil pour m'aviser qu'il croit avoir oublié son GPS sur sa moto... Et alors? Qu'est-ce qu'on y peut ici au sommet du pic de Troumouse? On sta- tuerait sur ce nouveau problème au retour. A ce moment-là, je commence à me dire que je vais vraiment finir par passer une nuit blanche. Et dire que je m'étais octroyé ce week end pour me reposer... Vous parlez d'une blague !

Quand le jour se lève, je me sens un peu vaseux mais néanmoins d'attaque pour cette descente qui ne m'enchante guère. "On y va?", me demande Laurent d'entrée de jeu. Oula, oula ! On se calme ! Je suis pas réveillé, j'ai pas déjeuné, j'ai pas pris mes photos et le soleil n'est pas encore levé. On va pas paniquer, ça va bien se passer ! Une brume peu épaisse nous complique nos vies de photographes, augurant probablement d'une perturbation pour la fin de journée. Après quelques clichés sans originalité, il est temps de faire son sac et de se préparer pour le gros morceau.
Voile du Crépuscule
Olivier dans son élément
Lever de soleil sur les Pyrénées
Le massif du Mont-Perdu au lever du jour
 




Premier coup dur : Olivier préfère ne pas nous accompagner. Evidemment il ne la sent pas cette descente mais j'aurais néanmoins préféré qu'on soit tous les deux si un pro- blème survenait. Mais Olivier n'est pas trop à l'aise pour gérer ce style de situation et il préfère donc aller galoper du côté de la Munia. On se retrouvera donc ce soir à la voitu- re, en espérant qu'il ne lui arrive rien en étant seul car, en plus de ça, il n'a pas de télé- phone avec lui. "Et moi s'il m'arrive quelque chose?", me demande Laurent. Mais il t'arri- vera rien Laurent bon sang... "Et toi s'il t'arrive quelque chose?", continue-t-il. Là je ne sais plus quoi dire et je lui réponds donc qu'il se retrouvera tout seul probablement à de- voir appeler les secours. "Et si le réseau passe pas?"... Et puis merde. Non mais après toutes ces années de montagne, à part l'avalanche dans laquelle je suis partie, il ne m'est jamais rien arrivé. C'est pas aujourd'hui sur l'arête du pic de Troumouse que ça va commencer, bordel.

La première partie est réalisée assez sereinement. Ce que redoute Laurent, c'est le secteur d'environ cent mètres de haut qui descend jusqu'au départ de la cheminée et de la corde fixe. Une sorte de zone formant une anse inclinée à quarante cinq degrés, assez étagée et parfois tapissée de lits caillouteux. Coup de bol j'y trouve un énorme bloc fis- suré dans sa largeur et derrière lequel je peux passer la corde et, à peu près, la faire coulisser. J'aide donc Laurent à positionner son baudrier, l'attache et le fait descendre sur un demi-cabestan en espérant que la corde soit assez longue pour atteindre le haut de la cheminée. Mais il va manquer cinq mètres...  Je lui dis donc de s'installer calme- ment dans un coin où il se sente rassuré en attendant que je le rejoigne. Pour franchir ces cinq foutus mètres, il va falloir trouver un point d'ancrage pour la corde. "Et ce ro- cher il irait pas?", interroge Laurent en me désignant un bloc légèrement proéminent. Pourquoi pas ? De toute façon il n'y a rien d'autre. Alors je monte voir. Deuxième coup de bol : le point est solide et, en dégageant un peu les cailloux derrière, c'est possible de révéler une petite fissure qui permettra au relais d'être fiable une fois la corde en tension. J'installe donc un nouveau demi-cabestan là-dedans. A l'entrée de la cheminée, c'est beaucoup plus simple pour moi car il y a un anneau en acier fixé dans le rocher. Avec le demi-cab' et la corde fixe, c'est du tout cuit pour Laurent. Je descends rapide- ment à mon tour en désescalade. Laurent m'attend à l'extrémité de la vire. Il reste en- core la moitié à parcourir et pas la plus amusante. Il n'est pas loin de onze heures et le soleil se met à taper très fort. Dommage car on n'a plus beaucoup d'eau.
Physiquement, je vais alors commencer à flancher. Insolation, manque d'eau, fatigue a- près ces manipulations de corde... Je suis pris de vertiges rien qu'en remettant mon sac sur le dos. Pourtant il va falloir continuer à ouvrir la route à travers des gradins rocheux dévalant jusqu'au pied de l'arête. Je suis souvent obligé de m'arrêter souffler, avaler une gorgée d'eau chaude ou manger un truc sucré. En plus j'ai vraiment mal aux pieds : j'a- vais en effet ressorti une ancienne paire peu utilisée pour la tester à nouveau. Eh bien le test est concluant : ça ne va pas ! Je brûle littéralement à l'intérieur. Survient finale- ment la pente d'éboulis ridée puis le pas du départ que je passe en premier avant de ré- cupérer les sacs à dos. Ca y est, on s'en est sorti de cet enfer. Presque quatre heures trente de lutte pour descendre cinq cent mètres. J'ai jamais vu ça... Désormais le monde peut s'écrouler je m'en fous. Je m'asseois dans l'herbe du Port de Barroude, exténué et assoiffé. "Moi en fait ça va bien physiquement", me dit Laurent. Eh bien tant mieux parce que moi pas du tout ! "Tu vois bien que tu es pas mort", lui dis-je. Soulagé, Laurent re- trouve le sourire, adressant un poing vengeur à la montagne. Il ne reste plus qu'à des- cendre à l'hospice de Parzan.

J'intercepte un couple de randonneurs espagnols pour les supplier de me prêter de l'eau. Je me jette ensuite dans la première petite source venue pour épancher cette soif qui me tenaille depuis plus de deux heures. Ceci étant fait, il ne reste plus qu'à adopter un rythme tranquille en oubliant que j'ai mal aux pieds. "On coupe?" me demande Laurent. Coupe toi si tu veux mais moi je reste sur le sentier, c'est trop le feu dans mes chaussu- res. C'est à peine si je m'intéresse au décor du cirque de Barrosa, un lieu austère et do- miné par de grandes pentes d'éboulis. On devait à la base en faire le tour et je me re- trouve à faire un aller-retour en définitive. De toute façon le temps est en train de se couvrir et un orage éclate côté français. On retrouve Olivier près de la cabane placée au pied du cirque. Il vient à peine d'arriver et paraît lui aussi bien crevé. Il confirme l'ébou- lement sur l'ancien sentier de mineurs passant sous le Robinera et s'est donc retrouvé à faire sa propre trace dans les barres rocheuses fermant le cirque.

Je rejoins la voiture liquéfié. Pour couronner le tout, Olivier tombe en panne sèche. Heu- reusement il choisit de le faire en arrivant à une station. Il n'aura fallu pousser que cinq mètres. Encore quelques heures et nous serons de retour à Toulouse. Décidément cette sortie à Barrosa, quel cirque ! D.G.



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