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Eric et son amie Dorota poursuivent leur tournée des grandes monta- gnes d'Europe, nous entraînant cette fois-ci en Slovénie sur les pentes d'un sommet qui fait la fierté de tout un peuple : le Triglav. Rappelez- vous, ce nom vous l'aviez déjà entendu lors de la Grande Traversée. A l'époque, les conditions étaient presqu'hivernales. Cette année, Eric nous en propose une vision plus estivale mais également plus détaillée puisque c'est trois jours que lui et sa compagne ont passé à marcher autour de ce géant. Ils nous en font maintenant le récit.

Le Triglav, c'est déjà un rêve ancien pour nous deux. Pour ma part, j'éprouve de la curio- sité pour cette contrée méridionale d’où sont originaire nos médiatiques « fauves carnivo- res ». Mais ce voyage est aussi un double-pèlerinage : vers mes origines d'abord, car mes grands parents paternels étaient Frioulans (ce qui n’est pas exactement le même endroit, mais pas trop loin), et vers ma nouvelle patrie ensuite, linguistique et culturelle au sens large, depuis que je me suis expatrié en Pologne, cet autre pays Slave. Pour Dorota, qui possède déjà cette nationalité, le fantasme est encore plus grand. Le Triglav, point culminant de la Slovénie, est un sommet véritablement emblématique. Présente sur le drapeau, sur les pièces de monnaie, nulle autre montagne au monde ne personnifie aussi bien une nation. Au point que sa renommée dépasse largement ses frontières, surtout en Europe Centrale, où l’on ne compte plus le nombre de Tchèques, Hongrois, Slovaques, Po- lonais, qui viennent gravir la montagne fétiche des Slovènes, un peu jaloux de ne pas en posséder une si belle et charismatique à la fois. Triglav (qui signifie trois-têtes, étymo- logie déductible dans chaque langue slave), est une montagne sacrée. Après une visite des magnifiques villes de Maribor, puis de Kamnik, suivie de trois jours de temps exé- crable, un nouveau créneau de trois jours de temps quasi-parfait semble se profiler ! Il fallait sauter sur l'occasion. J’aurais bien effectué une mise en jambe à la journée avant d’attaquer la grosse part du gâteau slovène mais c'était prendre le risque de manquer le soleil. De plus, ce créneau avait l’avantage de se situer en semaine, ce qui collait avec notre idée d’éviter les refuges pleins durant les week-ends. Sans la moindre hésitation, Dorota et moi décidons de mettre le cap sur le Triglav.
Il n’y a pas de temps à perdre : après un bon resto à Radovlica (« Gostlina Lectar »), puis une visite succincte de cette jolie cité médiévale, nous partons sans tarder faire les courses, puis à la recherche d’un hébergement au sec près de notre point de départ. Il y a une multitude d’approches possibles pour gravir le Triglav. Toutes celles qui partent du versant nord ont l’avantage d’être directes, mais le dénivelé est excessivement important, presque 2000m ! Il y a la vallée de la Soča à l’Ouest, mais c'est un itinéraire un peu alambiqué et trop long à atteindre en voiture aujourd’hui. C’est le sud que nous préférerons, par le lac de Bohinj. Pour la beauté réputée de ce point de départ d'abord, pour la multitude et la variété des sites que l’itinéraire, certes plus long et plus progressif, nous fera ensuite traverser durant trois jours. Bohinj est un immense lac naturel long de trois kilomètres, qui gît dans la grande vallée centrale de cette partie des Alpes que l’on nomme « Alpes Juliennes ». Lors de notre arrivée, de lourds nuages de pluie battent encore péniblement en retraite, et Bohinj a plutôt des airs de Loch Ecossais. Partis à l’improviste, nous sonnons à quelques gîtes bon marché dont j’ai imprimé les coordonnées, mais tous affichent complets. Alors que le découragement nous gagne et que se profile la perspective d’une nouvelle nuit humide en camping, nous décidons de monter plus haut dans les hauteurs de Stara Fužina, village adjacent au lac. Notre première tentative échoue, mais, à la seonde, la vieille dame que nous renontrons  nous invite à patienter le temps de passer un coup de fil. Une minute plus tard, une adolescente nous guide quelques rues plus loin, et nous installe au second étage d’une maison vieille de cent ans, pour une somme finalement modique. Cet endroit pittoresque, où l’odeur des vrais patelins de montagne monte à nos narines, nous plait autrement que les abords touristiques du lac. De plus, notre véhicule restera en sécurité ici, car je viens de remarquer que la plupart des parkings du lac sont payants. La confection du sac va maintenant pouvoir occuper la soirée en même temps que le repas.



 




Comme à l’accoutumée, je jouerai mon rôle favori de grand sherpa, car les cartilages des genoux de Dorota sont fragiles, et il faut optimiser au maximum. J’hériterai ainsi des deux duvets, de tous les vêtements chauds, ainsi que de deux bouteilles d’eau minérale, car ce massif calcaire est peu pourvu en sources. Nous savons par expérience qu’ainsi chargés, nous allons à peu près à la même allure, sauf sur le plat...

C’est aux premières lueurs du jour que nous nous réveillons, abandonnant avec un peu de regret notre habitat providentiel. Des nuées flottent encore au dessus du lac mais, dans une trouée, nous distinguons la cime du Triglav, très lointaine, baignée dans le rose de l'aurore... Ce départ très matinal est justifié par le fait que nous avons à longer l’intégralité de la rive sud, du fait de notre emplacement, avant de commencer à nous élever réellement. Nous laissons derrière nous parkings, magasins et cafés encore déserts, pour longer la départementale, au ras des rives de Bohinj où sont amarrées ça et là quelques barques. L’autre extrémité du lac est encore plus luxueuse que la première. On n'y trouve que jolies résidences et Bed&Breakfast, style traditionnel, pe- louses impeccables... La fin de la route se transforme en piste, dépassant encore quel- ques maisons, avant de devenir un sentier où on attaque franchement la montée. C’est la raison pour laquelle j’ai imaginé faire la boucle dans ce sens là : il y a un immense ressaut de 400m de hauteur, tout en forêt, à franchir d’une traite. C’est au centre de ce cirque que se situe la cascade « Slap Savica », l’une des plus grandes du pays, vers laquelle la majorité des randonneurs que nous croisons se dirige. D’autres, dont quelques groupes que nous dépassons et inversement au gré des pauses, prennent la même direction que nous. Il y a un couple d’Anglais, deux Australiennes, et encore deux Greno- blois, ce qui nous donne un avant-goût de la popularité du Triglav... Le début de la montée, d’abord généreux, laisse apparaître progressivement des affleurements de calcaire blanc comme de la craie. Sur la terre, encore imbibée de pluie de la veille, gisent des faines de hêtre, vertes. La forêt est belle, tout comme la nature slovène. Bien des lacets plus tard, les feuillus ont cédé leur place aux résineux et nous franchissons alors les derniers ressauts escarpés, sécurisés ça et là par des chaînes. Je suis vraiment admiratif des gens qui ont jadis tracé ce sentier, au gré des accidents de la paroi, et en forêt... Un sacré chantier !
La montée laisse ensuite subitement la place au plat et nous suivons la forêt 200m avant de déboucher très vite sur un petit lac, Črno Jezero (« lac noir »), très étonnamment niché là, en pleine zone calcaire, entre quelques éboulis de paroi. L’ambiance de l’endroit est un peu étrange. Autant le bas des vallées me rappelle le versant français des Pyrénées, par sa verdure, autant le haut des montagnes tend à ressembler de plus en plus au côté espagnol. J’ai comme le sentiment d’être sur le chemin du Cotiella, impression qui ne sera que confirmée davantage par la suite. Nous sommes en fait au premier des « Sept Lacs », qui est aussi le nom de la vallée que nous remontons, endroit extrêmement populaire conduisant jusqu’au refuge Zasavska, qui constitue l'objectif de cette première journée.

La suite se présente sous la forme d’un faux plat montant de manière ininterrompue dans la forêt. Nous longeons par endroits quelques murailles de calcaire qu'il nous faut par- fois raser. Puis le sentier finit par piquer à droite dans une petite montée, pour déboucher non loin de là hors de la lisière supérieure de la forêt, là où la végétation est désormais constituée de mélèzes épars et des premiers pins nains poussant au milieu de pelouses scintillantes. Devant nous apparaît alors le deuxième lac, superbe nappe d’eau bleutée, surplombée par les premiers pitons rocheux, à la blancheur éblouissante sous le soleil. Nous nous arrêtons stupéfaits, émerveillés par tant de beauté, déjà conquis par le charme de la montagne slovène. A peine plus loin, presque contigu, se trouve un autre plan d’eau du même ordre de grandeur, sur la rive duquel, avec beaucoup de goût, a été choisi l’emplacement du « Koča pri Triglavskih Jezerih », le refuge des « lacs du Triglav ». Nous nous y arrêterons pour le repas de midi. Le ciel est pur, clair, à présent débarrassé de sa moindre nébulosité, mais le vent souffle furieusement, et nous nous réfugions à l’intérieur. Nous avons la curieuse impression que toutes les nations sont présentes au- tour de nous, excepté les Slovènes ! Avec un peu d’anxiété, nous nous demandons s’ils ont tous eux aussi l’intention de dormir au même endroit que nous...Le déjeuner terminé, nous repartons sur le chemin qui continue de monter et qui s’enfile dans une vallée aride, dont les deux versants sont faits d’éboulis calcaires et dont seul le fond propose un peu de verdure ; pour l’instant du moins. Quelques kilomètres plus loin, alors que nous laissons nos regards errer vers l’endroit propice pour la pause suivante, nous voilà à nouveau éblouis par le bleu. Veliko Jezero, le « grand lac », déroule sous nos yeux son magnifique dégradé azur, une cinquantaine de mètres en dessous d'un ressaut.




 



Décidément, quel endroit singulier, géologiquement parlant, que cette fameuse Vallée des Sept Lacs ! Comment la reine des montagnes calcaires a-t-elle pu se permettre autant de coquetteries ? Ce dernier semble de toute évidence issu de l’érosion glaciaire, la rive opposée étant constituée d’une impressionnante dalle de lapiaz, toute monobloc. Désormais tout n’est plus que pierre et herbe et nous continuons à nous élever douce- ment vers le refuge dans un environnement aride. Alors que nous parvenons à une bifurcation, à la fin d’un creux, voici que la bâtisse de « Koča Zasavska » se dévoile, tout au bout d’un plateau incliné, comme perchée au bord du vide. L’emplacement est spectaculaire : le point de vue offre un panorama grandiose sur tout l’ouest des Alpes slovènes, avec des perspectives dolomitiques ahurissantes sur de grands ténors : le Jalovec, le Mangart, le Grintavec... D’ailleurs, ce sont peut être les Dolomites italiennes que nous voyons là-bas tout au loin, en contre-jour. Et ces reliefs sombres au nord font probablement partie des Hohe Tauern autrichien. Côté opposé, nous surplombons d’une centaine de mètre la cuvette terminale de la Vallée des Sept Lacs, dominée par un immense mur de roche marbrée et dans laquelle gisent les trois derniers lacs. A demi-asséchés, alimentés par de seuls névés dans cette zone ô combien inhospitalière, c’est au Lac Glacé du Col du Cylindre que le les comparerais volontiers.

Sans attendre l’examen de ce panorama, dont nous aurons le loisir toute la soirée, nous réservons nos places. Bingo, nous héritons des deux dernières. Seule ombre au tableau de cette journée fantastique, les talons de Dorota présentent d’inquiétantes ampoules...  Le soir, les derniers rayons viennent enflammer de pourpre la grande muraille qui nous fait face. A l’issue de cette ultime spectacle, nous dînons et partons nous coucher sans tarder.
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