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Les Carpates. Un nom qui évoque immanquablement un célèbre comte aux longues canines. C'est surtout une longue chaîne de montagnes de 1200 kilomètres s'étirant en Europe de l'Est. A cheval entre la Pologne et la Slovaquie, les Tatras en constituent une part non négligeable. Avec plus de vingt sommets au-dessus de 2500 mètres, ce sont les seules montagnes de type alpin des Carpates et également leur partie la plus élevée. Moins fréquentée que la Slovaquie, le côté polonais réserve pourtant de belles surprises au promeneur. C'est précisément là que vous amène Eric, notre spécialiste des montagnes de l'Est, dans ce nouveau Carnet de Route.

Si l’on considère que la surface de montagne d’un pays doit être proportionnelle au nombre d’habitants, afin que ces derniers puissent s’y divertir de manière homogène,  la Pologne est victime d’une grande injustice face à la Slovaquie, surtout si l’on s’en tient aux Tatras. Un cinquième seulement de ces dernières est situé dans ce pays. Niveau habitants, c’est plutôt l’inverse ! Il ne convient même pas de parler de « versant Polonais », car de part et d’autre du massif, un nombre important de vallées coulant versant Nord sont situées en territoire Slovaque. Injustice géographique, remontant aux profondeurs de l’histoire. Des quatre grandes régions délimitant le piémont : Spiš, Liptov, Orava, Podhale, seule la dernière est historiquement Polonaise. Heureusement, le rideau de fer est tombé depuis longtemps, et il est possible pour les uns comme les autres d’aller randonner où bon leur semble. Seulement, les habitudes ne disparaissent pas si rapidement, et la fréquentation des Tatras connaît toujours un déséquilibre flagrant entre les deux pays. Loin de s’atténuer, le contraste continue au contraire de se creuser davantage, avec la floraison rapide et récente des loisirs de plein air, l’augmentation du pouvoir d’achat, ceci conjugué au fait que beaucoup de Polonais habitant loin sont encore rarement allés en montagne, et choisissent leur destination au « bouche à oreille », ce qui a pour conséquence de les amener tous aux mêmes endroits. Nous pourrions comparer ça au phénomène « Chamonix » des Alpes, ou « Gavarnie » pour les Pyrénées...

Reportant sans cesse  l’exploration des Tatras Polonaises à une saison calme, soit le printemps soit la fin de l’automne, je n’y avais encore presque jamais mis les pieds. Ce qui est assez paradoxal, vu que c’est précisément en Pologne que je vis. La Pologne est un pays très religieux et le printemps du calendrier Polonais est fantastique : toute la période de Mai-Juin est remplie de jours fériés et de ponts. Bien que ne possédant pas le lundi de pentecôte, nous avons la « fête de Dieu », habituellement début Juin ; ceci un mois après le 1er Mai et le 3 Mai (l’équivalent du 8 Mai Français) et qui nous autorise un pont d’une semaine… C'était le moment idéal pour se rendre dans les Tatras. Les prévisions du site météo étaient on ne peut plus claires : amélioration en fin de semaine, avec deux journées optimales le vendredi et le samedi. Je décidais alors de fixer le départ au jeudi matin.
Il est à peine cinq heures le jour venu lorsque je m'élance sur l’autoroute, aveuglé par le soleil levant. Comme d’habitude, les champs de la Basse Silésie cèdent la place aux grandes forêts de pins de la région d’Opole, semblables à celle des Landes, puis les répugnants paysages industriels de la région minière de Katowice, puis les collines bucoliques à proximité de Cracovie. Le ciel est pur, mais au moment de quitter l’A4 pour poursuivre sur la Zakopianka - celle qui mène vers les montagnes - je remarque déjà un petit cumulus, en haut d’une colline, qui me nargue, et qui semble dire « dépêche - toi ! » Passé Nowy Targ, la barrière des Tatras se révèle, et je constate avec une légère inquiétude que de beaux nuages blancs, bien qu’encore épars, moutonnent déjà, à 9h du matin entre les plus hauts pics, sous la canicule. Je me gare enfin à 9h30 au parking déjà bien rempli de Łysa Polana qui constitue le point de convergence de plusieurs vallées et sites surfréquentés, dont le célèbre Morskie Oko…



 





J’ai prévu une sorte de boucle à travers trois vallées, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, et la première étape consiste à rallier le refuge Murowaniec, dans la plus occidentale des trois, la Dolina Gąsienicowa. La première étape me verra basculer par un col situé à 2112m, Krzyżne. Pour y monter, il faut d'abord s’élever dans la Dolina Pięciu Stawów, ou Vallée des Cinq Lacs. Dès dix heures, je suis lancé à grandes enjambées sur le sentier-autoroute, telle une molécule anonyme dans un flux de touristes qui téléphonent, se prennent en photo, se maquillent (pour les filles)... Sur le sentier même flotte une légère odeur de parfum et de déodorant qui me répugne... J’ai hâte de m’extirper de cette glue où la vue n’est pas très intéressante. Le sentier passe sous la forêt et, de temps à autre, le long de la rive d'un ruisseau bleuté où, malheureusement, il n’est pas rare de trouver une poche de chips coincée dans les racines ou quelque canette écrasée. La fin de la vallée s’incline de plus en plus, le sentier sort de la végétation pour entamer une série de lacets. Ruisselant, je ne ralentis pas et ce pour deux raisons : j’ai l’impression de me détacher enfin du peloton « fin de matinée » et, surtout, les cumulus blancs ont pris de l’embonpoint, devenant désormais un peu plus grisâtres et autorisant de moins en moins d’éclaircies... A midi, me voici enfin au refuge. Je me dirige à la réception. « Est-ce qu’il y a de la place pour une personne, pour.... ». Je n’ai même pas le temps de finir ma phrase. « NON ! On est archi.... ». A mon tour de recouper la phrase « pour DEMAIN soir, s’il vous plait. ». Le gardien hésite, puis regarde rapidement son cahier. « Non plus, je suis désolé, il n’y en a vraiment pas... ce sera probablement au sol ».

Il faut se diriger sans perdre plus de temps vers Krzyżne, car les nuages ont encore grossi, confirmant mon pressentiment… Aussitôt dit et me voici sur le sentier qui repique plein nord, en surplomb de la Vallée des Cinq Lacs. D’abord relativement plat, il passe devant un petit lac avant d’attaquer brusquement une montée très raide. Il n’y a pas moins que 400 mètres de dénivelé à monter d’une traite, sur un pan de montagne herbeux et rocailleux. A mi-course, je fais une pause, profitant d’une grande éclaircie. La vue porte jusqu’au deuxième des cinq lacs et le refuge paraît minuscule. Sous le déversoir du premier lac, il est désormais possible d’admirer intégralement la jolie cascade.
Deuxième mi-temps, et dernière ligne droite. J’arrive enfin à Krzyżne. Sur l’autre versant, le sentier descend de manière beaucoup plus progressive dans une large ravine glaciaire, composée d’éboulis de granite. Ce « pan de montagne » est en fait la crête montagneuse la plus célèbre des Tatras Polonaise, elle se nomme « Orla Perc », ce qui signifie littéralement le « Perchoir des Aigles ». Elle doit sa célébrité au sentier balisé qui la parcourt sur toute sa longueur, équipé de chaînes rassurantes, dans le style via-ferrata. Malheureusement, cette renommée est source de nombreux problèmes, dont la surfréquentation estivale qui génère des « bouchons », et surtout la fascination qu’elle exerce auprès des néophytes qui s’y aventurent sans bien connaître ni leur condition physique, ni leur compétence en escalade (appelons ça « gymnastique », car il ne s’agit pas d’escalade à proprement parler).

Un grondement lointain retentit. Je me retourne et aperçois, du côté des plus hauts pics versant Slovaque, que les nuages ont fusionné en une nappe noirâtre plus menaçante que jamais et se développant à toute vitesse. Il est temps de déguerpir ! Sitôt mes affaires rangées à la hâte, me voilà en train de dévaler en trottinant le versant nord de Krzyżne, la Dolina Pańszczyca, qui descend en direction du refuge Murowaniec. A peine cent mètres sous le col, je croise un gars en train de monter. « Jak tam na Orla » ? («ça s’présente comment, Orla Perc ? ») Dans mon meilleur Polonais, et entre deux respirations essoufflées, je lui explique qu’il n’y a rien à faire sur Orla Perc en ce moment, mis à part se faire foudroyer par des éclairs à l’arrivée imminente. « Ah bon ? » mon interlocuteur insiste en questions mais, désolé, je n’ai pas de temps à perdre et la réponse la plus pertinente que je puisse lui offrir est de prendre brutalement congé de lui en poursuivant ma descente au même pas.
Cinq minutes plus tard, je suis encore dans le vaste cirque rocailleux, mais loin des crêtes. BAOUM ! Le coup de semonce est tombé, suivi de près par de grosses gouttes tièdes. Je poursuis encore quelques instants, sans prendre la peine d’enfiler ma veste imperméable, rangée trop loin dans mon sac. De toute façon je suis déjà trempé de sueur ! Je suis aussitôt puni de cette fatale négligence alors que les gouttes se transforment en un véritable déluge. D’autres éclairs frappent, de plus en plus près et de plus en plus souvent. Il faut faire quelque chose car ma situation devient potentiellement dangereuse. Je finis par trouver un endroit où quelques rochers inclinés semblent former un abri.





 




Rapidement, je fourgue mon sac dans une cavité profonde entre quelques rochers et m’accroupis dos contre mon abri de fortune qui est à vrai dire surtout psychologique : la pluie tombe dans tous les sens, ruisselant dans mon dos, et le rocher ne me protège en rien des éclairs. Au bout de quelques minutes, je commence vraiment à avoir froid, et je ressens un début de crampe dans les jambes. La pluie finit par diminuer tandis qu'une parcelle de ciel bleu se dirige miraculeusement au dessus de l’endroit où je suis. Etat des lieux rapide : certains de mes sandwiches sont imprégnés d’eau et je peux les jeter. Heureusement, l’appareil photo était bien isolé, malgré une légère buée dans l’objectif. La carte de rando est toujours pliée dans ma poche, mieux ne vaut pas y toucher, elle est aussi vulnérable qu’un kleenex ! Quant à moi, il faut absolument que je reparte pour ne pas me refroidir davantage.

Au bas de la Dolina Pańszczyca, la végétation réapparaît, et le sentier passe devant un joli petit lac. Une légère petite montée s’ensuit, pour basculer dans la vallée Gąsienicowa, dont cette dernière est une affluente. Le reste du chemin se dévoile : le sentier s’enfonce dans une épaisse forêt de sapins, d’où je vois  émerger la toiture du refuge Murowaniec.
Le soleil revient, créant des contrastes saisissants avec le ciel encore noir, à proximité de la crête frontière. Le sentier longe quelques étranges reliefs calcaires, sur cette zone de transition géologique. Le versant nord du chaînon de montagnes que constitue Orla Perc se dévoile petit à petit, sous la forme d’un grand amphithéâtre sombre de pics escarpés, au centre duquel trône un drôle de sommet pyramidal, tel l’aiguille d’un cadran solaire : le pic Kościelec. C’est face à ce panorama que se situe Murowaniec, qui s’avère être un très joli et grand refuge. Sans tarder, je monte à la réception réserver un lit. La descente a laissé des séquelles, les genoux font mal... Des gens font la queue : d’abord un groupe de quatre, puis un couple, sans succès, ce qui me met la puce à l’oreille. « Vous êtes seul ? Attendez, on vérifie s’il reste un lit par là ». Malheureusement, sans plus de résultat. Je suis invité à revenir vers 18h, heure butoir au delà de laquelle les pseudo-réservations sont concrètement considérées comme des désistements. Que faire en attendant ? Il est 16h, et je pars me réfugier dans le réfectoire du rez-de-chaussée, bondé de randonneurs trempés, et qui se désemplit au fur et à mesure que l’orage bat en retraite en soirée. Je finis par avoir suffisamment de place pour étaler ma carte à sécher et me changer moi-même. Puis je m’offre un bon « gulash » chaud aux pommes de terre, accompagné d’une grande bière.
    A côté de moi, deux Polonais à l’allure un peu « hippie » s’installent, leurs sacs croulant d’affaires, des cordages dépassant des fermetures. Comme à l’accoutumée, mes interlocuteurs sont de suite intrigués par mon accent, et fascinés par le fait de rencontrer un français seul dans les Tatras, nous lions rapidement connaissance. « Vous avez eu une place ? », demandais-je. « Non, on dort à la belle étoile ! Demain, on va escalader Kościelec, par le côté escarpé... si on se fait pas attraper ! » Il faut préciser que le hors sentier est strictement règlementé et que l’accès aux voies d’escalades est soumis à une législation particulière imposant, entre autres, d’être affilié à un club d’escalade reconnu... Je décide d’aller faire un tour dans la prairie voisine où se situent de jolies cabanes d’estive tout en bois, dans le style traditionnel de la région. Certaines d’entre elles sont plus des maisonnettes que des cabanes, car elles sont habitées. L’une sert de station météorologique, une autre semble être privée et j’en vois une troisième, peinte en rouge bordeaux. Des gens rentrent et sortent, des randonneurs. Je m’approche de l’entrée, surplombée par un panneau « refuge Betlejemka ». Je rassemble mes souvenirs, car il me semblait bien avoir lu quelque chose sur Internet à propos de cet endroit, sans arriver à le localiser... Un homme âgé en sort et je lui demande s’il est possible de dormir. La première réponse est non, mais il se ravise et m’explique qu’il s’agit d’un refuge « non officiel », au statut un peu ambigü, servant en priorité aux équipes de secours en montagne et, accessoirement, aux membres des clubs alpins Polonais. Ayant menti un peu en disant que j’étais membre d’un club Français, cet homme qui s’avère être instructeur d’alpinisme a gracieusement consenti à me prêter l’unique lit dans une pièce en travaux, pour la modique somme de 25 zlotys.

La « pièce en travaux » est en réalité plus que confortable, équipée d'une grande table sur laquelle j’achève d’étendre toutes mes affaires trempées. Je suis rejoint par une troupe de secouristes dont certains parlent un Français approximatif, fruit de quelques stages et courses en montagnes effectués dans la région de Chamonix. Ils finissent par m’inviter à aller boire une bière dans la salle du refuge Murowaniec qui fait office de « pub »... Nous discutons de beaucoup de sujets, parmi lesquels mes quelques expériences dans les Tatras, y compris celle d'aujourd’hui. J’apprends par la même occasion que les éclairs sont l’une des causes d’accidents mortels les plus importantes ! La bière aidant, ces derniers me demandent aussi si je suis bon en escalade et me proposent de me joindre à leur « entraînement » de demain, sur je ne sais quelle paroi d’Orla Perc. Je suis obligé de décliner leur invitation, mon niveau d’alpinisme faisant pâle figure... Et c’est pitoyablement que je leur demande s’il reste des plaques de neige sur le versant opposé d’Orla Perc, là où passe la via ferrata. « Je ne vois pas de quoi tu parles », me dit l’un d’entre eux en se creusant la tête. « Tu veux parler du sentier pour touristes ? Mais bien sur que ça passe ! » 22 heures, les traits se tirent sur tous les visages, y compris le mien et tout le monde regagne Betlejemka. Le sommeil ne tarde pas à gagner mon cerveau, juste après mes jambes.





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