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J’ouvre un oeil, un rayon perce par la fenêtre. Je saisis mon téléphone : 4h59. Juste à temps pour désactiver la sonnerie... J’ai déjà loupé le lever de soleil, comme je me l’étais promis, mais le temps de faire chauffer mon déjeuner, je prends quelques jolies photos de la vallée baignée par la lumière de l’aurore. La météo d’hier est bien loin, l’air est pur, cristallin, des gouttes de rosées pendent sur chaque brin d’herbe, et tout fond, loin dans la plaine après Zakopane, une mer de nuages compacte gît recroquevillée. Il n’y a pas un chat, la vallée est à moi tout seul. Devant Murowaniec, où le service du déjeuner est encore loin d’avoir commencé, c’est tout juste si quelques badauds encore ensommeillés viennent humer l’air du matin.

Le plus grand lac de la vallée, Czarny Staw Gąsienicowej (« Lac Noir de Gąsienicowa »), étend sa nappe sombre devant moi, à peine défomée par la brise. Comme il est tôt et que le temps doit rester stable toute la journée, j’ai décidé d’ajouter l’ascension du Kościelec en guise d'apéritif avant la vraie, qui doit me faire repasser dans la Vallée des Cinq Lacs, via le sommet de Świnica, et une partie de la via ferrate d’Orla Perc. Kościelec est, rappelons-le, le petit sommet pointu qui trône au centre de l’amphithéâtre et qui signifie en Polonais « Petit Clocher ». J’ai rarement vu un pic à la forme aussi géométrique. C’est un prisme à trois faces, en forme d’aileron de requin, dont le côté le plus étroit est celui incliné à 45°. Un sentier menant au sommet y est tracé, se rétrécissant au fur de la montée. Pour accéder à Kościelec, il faut d’abord monter par un petit col, « Karb », situé sur une nervure sépareant la vallée en deux. Le calme est absolu. Je scrute l’horizon et ne repère pas le moindre randonneur. Je peux faire ce que j’envisageais : laisser ici mon « bébé » (le sac à dos), et monter les 300 mètres restants de la pique de Kościelec avec pour simple bagage mon appareil photo. La face est moins « lisse » que ce qu’elle suggère de loin et le sentier se faufile astucieusement jusqu’au sommet. Il faut juste se hisser avec les mains à une ou deux reprises vers la fin. Il est tout juste 7 heures : je domine tout le cirque de la vallée Gąsienicowa d’un côté et la fabuleuse muraille d’Orla Perc de l’autre.

Świnica, le sommet principal de la journée, dresse une face nord redoutablement verti- cale. Mais ce point de vue tombe à pic, car il me permet de remarquer que le sentier qui mène au « Świnicka Przełęcz » (col sous Swinica), n’est non pas sous une coulée de neige, comme je le pensais initialement, mais à côté et dégagé. En plus, je distingue un sentier qui va directement m'amener de la base du col « Karb » au pied de la montée en question. Un sacré raccourci doublé d'une option plus « haute montagne » et donc plus excitante que le détour initialement envisagé. Le sentier en question est idéal car il longe tous les lacs de la seconde moitié de la vallée Gąsienicowa. Devant l’un des rochers bordant le lac, je remarque deux personnes rangeant des tapis de sol rose fluo, des duvets, et des cordages. Ce sont mes deux compagnons de table de la veille, qui ont bel et bien dormi à la belle étoile ! Ils me reconnaissent rapidement et se mettent aussitôt à hurler des salutations…

Montée vers Świnicka Przełęcz. Après une mise en jambe docile, le sentier attaque par de sévères lacets, dans un chaos d’éboulis de granites. Au milieu des pierres, j’aperçois subitement un mouvement. Une marmotte. Puis deux. Puis une troisième, qui vient à peine de se cacher. Je m’avance à pas feutrés, et après maintes tentatives, je finis par en faire un cliché avec les deux à la fois. J’arrive à Świnicka Przełęcz en même temps qu’un autre groupe de randonneurs venant de la crête. Tous décident simultanément de poser les sacs pour boire et nous entamons spontanément la conversation, évoquant l’état du sentier et de la via ferrate. Des gens endimanchés en arrivent justement. A priori peu de souci donc, mais nous choisissons de passer groupés tout le cheminement contournant le sommet de Swinica par les passages les plus exposés. Świnica est un fier sommet de 2300 mètres, à cheval sur la frontière Slovaque. Le versant sud-ouest offre la vue sur la superbe vallée Ticha Dolina (Vallée de la Tranquillité), la plus longue de toutes les Tatras. Le sentier, de plus en plus escarpé sous le sommet, le contourne subitement et y accède par l’autre versant. Quelques passages équipés de chaînes, facilement négociables, sont là pour rassurer ceux qui ont le vertige. Du sommet, nous dominons la cuvette glaciaire terminale de la Vallée des Cinq Lacs, dont le dernier est encore à moitié pris dans les glaces, tandis que l’autre moitié scintille d’un bleu azur au soleil. La longue arête d’Orla Perc est nettement visible, s'affaissant jusqu’au col Zawrat. Sur le reste de la crête frontière, d’autres pics granitiques se découpent en contre-jour, plus noirs et plus immenses que tous les autres.



 




Świnica est un sommet très réputé pour son panorama, et j’ai le loisir de le savourer pleinement dans les meilleures conditions. De plus, l’arête d’Orla Perc, habituellement noire de monde, est particulièrement calme à cette heure-ci. J’effectue la descente toujours avec mes compagnons de sentier, jusqu’au col Zawrat, une large échancrure dans l’arête qui permet un passage aisé entre cette vallée là et celle d’où je suis parti ce matin. Cette portion nécessite quelques passages de désescalade, toujours avec une chaîne de sécurité . Mes compagnons me quittent et continuent sur l’arête, tandis que je me dirige sur le sentier qui redescend dans la vallée. Je croise de plus en plus de gens en sens opposé ; la plupart d’entre eux s’arrêtent pour demander si l’arête est loin, s’il y a de la neige, etc. Certains sont habillés et équipés pour franchir ce genre d’endroits, d’autres moins… Le comble arrive lorsque je croise un gars, sans sac et sans bouteille, qui me demande, l’air effaré « C’est encore loin ? ». Je lui répond que tout dépend de la destination dont il parle. « Ben, euh, je sais pas, moi. Mais c’est loin ? ». Je me vois obligé de lui répondre évasivement… « Oui, Zawrat est pas trop loin ».

C’est en renseignant d’autres personnes que je lie connaissance simultanément avec deux randonneuses anglophones, hollandaise et polonaise, de Wroclaw. Nous passons ensemble la zone des lacs. Cette grande vallée ouverte me rappelle fortement des endroits des Pyrénées comme le Néouvielle ou les Encantats. Mes deux coéquipières me quittent après le refuge, poursuivant vers le bas de la vallée. Quant à moi, je ne sais trop que faire : qui ditr éveil très matinal dit aussi arrivée très précoce, au refuge, en début d’après-midi… Je vais en vain me renseigner, dans le mince espoir d’obtenir un lit, mais je ne me fais guère d’illusions. Le refuge des Cinq Lacs est très joli et aussi exigü qu'il est populaire. Trop populaire… Pour gagner l’accueil, je suis obligé de me farcir toute l’attente, car on y sert aussi les boissons. Au bout de dix pénibles minutes, j’arrive enfin au guichet où j’apprends que la réception se situe… au premier étage ! Dépité, je profite cependant de l’opportunité éphémère pour m’offrir une grande bière, avant de me frayer un passage à reculons. A l’étage, une dizaine de personnes attendent, assises sur le sol, blasées. Une fille a un soudain accès de nerfs : « mais bordel, qu’est-ce qu’ils fichent ! toujours personne ! ». Je laisse traîner mes yeux aux alentours : des personnes ont déjà étalé des tapis de sol dans les couloirs et dans le moindre espace libre… Je laisse tomber. Je ferai probablement comme les deux grimpeurs de l’avant-veille, qui ont dormi « à la sauvage »…
Je pars m’installer un peu plus loin sur la tranquille rive du lac. J’avais emmené les Lettres de mon Moulin d’Alphonse Daudet dans mon sac (encore du poids superflu, avec ces fichus crampons que je n’ai toujours pas utilisés !). Voici le moment de le savourer, dans cette « Provence » si différente, mais qui sent aussi bon les pins. Lorsque je commence à lire, je suis encore baigné par les rayons de soleil qui se réfléchissent sur la surface du lac. Quelques heures plus tard, j’ai déjà remis le pantalon, la polaire et le Kway, toujours assis sur le même rocher : il est presque 19 heures ! Je retourne au refuge où le repas du soir doit être servi. Le gulasch avalé, je m’esquive du réfectoire. Le soleil va bientôt disparaître sous les versants des montagnes. C’est le moment que je guettais. Je me dirige vers le second lac de la vallée, le plus grand, et m’installe à nouveau avec Alphonse Daudet. Je troque cependant vite le livre contre l’appareil photo. Les rayons rougeâtres tant attendus sont là, colorant de manière magnifique la montagne en face. Je prends de nombreux clichés panoramiques, jouant avec les effets de réflexion sur le lac, calme comme une mer d’huile. J’observe par la même occasion le col Szpiglasowa Przełęcz, sur le versant opposé, car il s’agit du départ de mon itinéraire de demain. La neige recouvre une bonne partie de la montée. Mes crampons ne seront peut-être pas inutiles…

L’obscurité commence à tomber. Près du refuge, entre les pins nains, j’ai aperçu une aire de pique-nique où d’autres personnes commençaient à poser des tapis de sol alors que je sortais. Je m’y installe, attirant vite, avec mon béret, l'attention d'une dizaine de randonneurs avec qui je me retrouve dans la foulée à discuter.
La gérante du refuge fait soudain irruption et lance à voix haute un avertissement à toute la communauté : « Que ceux qui n’ont pas encore réglé leur nuit le fassent dès maintenant, car vu qu’il est interdit de camper vous ne pouvez dormir qu’en refuge ! A bon entendeur ! ». Deux ou trois autres personnes, visiblement dans la même clandestinité que moi, s’offusquent. « Et ceux qui ne dorment pas DANS le refuge ? » . « Oui, partout où c’est pas le refuge, c’est le Parc National. Et on contrôle ! ». Passablement énervés, mes compagnons d’infortune et moi nous résignons à aller payer. 22 zlotys nous seront réclamés, soit presque le prix intégral fixé à trente. « C’est du vol ! » s’exclame mon voisin. La gérante hausse les épaules. « Je n’y suis pour rien, moi. C’est comme ça ». Vous voici prévenus. Si vous envisagez de dormir aux Cinq Lacs, mieux vaut ne pas vous faire remarquer, comme je ne l’ai naïvement pas fait…




 



C’est l’une des rares nuits à la belle étoile que j’ai passé de ma vie, et elle a été particulièrement fraîche, d’importants écarts de températures sévissant encore dans les Tatras à cette saison, entre la nuit et le jour. Lorsque je me réveille, je suis déjà couvert de la tête aux pieds dans mon duvet et j’ai horriblement froid à ceux-ci. Le ciel est bleu mais le soleil n’est pas encore levé. Visiblement, les gens autour de moi non plus. Il est 4h30. Je démarre. Les genoux n’ont toujours pas digéré la course contre l’orage de l’avant-veille, et la sensation de fatigue dans mes jambes est encore accentuée par le froid qu’elles ont subi toute la nuit, immobiles. Je me dirige lentement sur le chemin que j’ai descendu la veille, jusqu’à la jonction avec le sentier montant à Szpiglasowa Przełęcz. Bientôt, je m’élève dans les pierriers qui forment les contreforts de ce pan de montagne ; je traverse quelques petits névés avant de chausser définitivement les crampons. La distance n’est pas longue, à peine 300m, mais la neige est dure et, sur la fin, le dévers est suffisamment important pour justifier leur usage. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas replanté mon piolet dans la neige et ressenti la morsure veloutée des crampons sous mes pas ! Tout ça me replonge avec délectation dans mes souvenirs Pyrénéens. Puis la neige arrive sur un point abrupt, où le sentier scabreux est déjà équipé d’une chaîne. J’attache les crampons à mon sac et atteins rapidement le col Szpiglasowa.

Mieux qu’un col, cet endroit est aussi un sommet: le Szpiglasowy Wierch, cent mètres au-dessus, culmine à 2172m et, tout comme Świnica, c’est un point de vue remarquable. Ai-je parlé des altitudes ? Ces histoires de via ferrata et de crampons doivent vous faire sourire dans cet environnement de pics compris entre 2000m et 2500m. Pourtant, nous sommes dans un décor très minéral et alpin. En observant les étages, la végétation, etc.., et pas seulement ces jours-ci mais dans l’ensemble de mes sorties, j’estime qu’il y a environ 700m de différence avec les Pyrénées. Les plus hauts pins à crochets y montent à 2500m d’altitude ; ici, ils se dispersent au-delà de 1800m. Świnica a l’allure et la classe d’un grand 3000. Quant à Szpiglasowy Wierch, il n'a rien à envier à un pic à 2700 ou 2800. L’explication est géographique et climatique, car nous sommes situés plus au nord, à la latitude de la Normandie.
Il est 8h du matin et j’ai le sommet pour moi tout seul. A l’ouest, côté Slovaque, se dévoile une superbe perspective plongeante sur la vallée Kôprová dolina (« vallée des Aneths ») et le lac glaciaire Nižné Temnosmrečinské pleso. Même chose, côté est, sur la troisième grande vallée dont l’exploration était l’objet de ce séjour dans les Tatras : la vallée Dolina Rybiego Potoku (« Vallée du Ruisseau à Truites »), plus communément connue sous le nom de Vallée de Morskie Oko, du nom du très grand lac qu’elle renferme. Morskie Oko est un endroit emblématique des Tatras. L’ « Oeil de la Mer », comme son nom signifie, cumule les superlatifs. C’est le lac glaciaire le plus large des Tatras, le plus profond aussi. Il est situé dans une enclave encaissée, tout au contraire de la Vallée des Cinq Lacs, qui accentue encore davantage le côté spectaculaire de l’endroit. C’est l’un des seuls lacs à être situé aussi bas, à l’étage forestier. Un fait également assez notable pour être souligné pour un lac de cette taille et qui rend ses rives de toute beauté. C’est probablement la couleur bleu-océan de ses fonds profonds qui est à l’origine de son nom, et de la légende associée, qui le lierait par un conduit souterrain à la mer Adriatique. On parle des restes d’un navire, ainsi que d’un coffre de pierres précieuses, ayant coulé précisément dans l’Adriatique…

Puisque j’ai fait tout à l’heure la comparaison entre les Colomers et les Cinq Lacs, faisons-en une nouvelle entre le lac d’Oô et Morskie Oko. Le parallèle est valable aussi pour le fait que Morskie Oko est secondé par un deuxième lac presque aussi grand, plus en amont, le lac Czarny Staw Pod Rysami (l’équivalent d’Espingo, en plus proche). Ajoutons enfin qu’au dessus de Czarny Staw Pod Rysami, c’est la voie qui monte au pic Rysy, 2503m, point culminant de la Pologne (mais pas des Tatras), sur la frontière. Du sommet, je n’aperçois que le reflet d’une portion du lac Czarny Staw, encore dans l’ombre, mais au fur et à mesure que je descends, par un long sentier en lacets, le site se révèle à mes yeux. Quelle chance de le découvrir pour la première fois ainsi, par le haut, dans la quiétude matinale ! A mi-chemin de la descente se présente une cuvette, où gisent deux petits laquets glaciaires, à peine débarrassés de leurs banquises hiver- nales. Je décide de m’y avancer un peu par simple curiosité. Il y a un grand couloir redressé, encore enneigé, dans lequel continue normalement le sentier, finissant en cul de sac sur un col frontalier : Wrota Chałubińskiego. Ce passage donne accès aux deux lacs Temnosmrečinské plese mais, malheureusement, la partie terminale du sentier côté Slovaque est interdite, le sentier officiel s’arrêtant au lac. Je reviendrai sur ce sujet.




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